Quand la mode voit double

31 août 2011 par

N’aimeriez-vous pas rencontrer quelqu’un qui vous ressemble tant qu’il n’existerait aucun sujet de discorde ? Un être à votre image qui n’aurait besoin que d’une fraction de seconde pour cautionner vos choix les plus difficiles à soutenir, et plus encore à expliquer ?.. Un être que vous comprendriez vous-même instantanément ?
Ce fantasme récurrent dans la psyché collective a trouvé de nombreuses représentations à travers les âges. Ces représentations témoignent d’une perception des genres à un moment donné de l’Humanité.

Ainsi dés la Grèce Antique, lorsque Platon restitue le discours d’Aristophane au sujet de la naissance de l’Amour, il évoque l’être humain comme une boule dotée du double de membres que nous connaissons à l’homme actuel : quatre jambes, quatre bras et quatre oreilles, deux bouches et deux nez, un être humain si complet, si fort et si orgueilleux que les Dieux auraient du le séparer en deux êtres distincts, êtres qui constitueraient l’humanité telle que nous la connaissons. Dés les premiers temps de notre ère, si les philosophes s’attachaient à restituer et expliquer ce désir d’union qu’on appelle Amour, ils abordaient en même temps le sujet de l’identité sexuelle. Ce mythe est-il totalement éculé ou continue-t-il de hanter la création contemporaine ? Et si c’est le cas, que conclue-t-elle à son sujet ?

Le questionnement sur le genre sexuel a en effet de tout temps occupé les créateurs dans tous les arts. La philosophie à l’évidence n’est pas seulement l’affaire des philosophes, mais de toutes les formes d’expression qui questionnent la nature profonde de l’humain.
Ainsi la mode elle aussi, par ses positionnements esthétiques et commerciaux apporte-t-elle des éléments de réponse.

A propos, le Citizen K de l’été 2011 pratique le brouillage des genres en présentant sur sa couverture un homme pour le moins efféminé auprès d’une jeune femme aux traits plus ambigus encore. Même si cette fois le caractère éminemment sexuel de cette représentation joue avec l’inversion des genres, la ressemblance de ces têtes blondes est telle qu’on en vient à se demander ce qui différencie la femme de l’homme…

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Couverture du magazine Citizen K n° LIX - été 2011

The Kooples a fondé son succès sur la particularité de points de vente mixtes, avec le soutien d’images de couples mimétiques et l’argument simple, efficace et politiquement correct du rapprochement homme-femme.

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Publicité The Kooples - 2011

Des marques plus traditionnelles n’ont d’ailleurs elles aussi pas hésité à faire l’apologie de la ressemblance. Ainsi pour la collection automne/hiver 2011 de Burberry pouvait-on voir de jeunes couples au regard diaphane arborer des vêtements d’une similitude frappante, brouillant un peu plus le distinguo homme femme.

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Publicité Burberry - 2011

Grande question que celle de la différence des genres, aussi épineuse que fertile pour toutes les marques de vêtements qui ont toujours pratiqué le jeu du mélange des sexes. Car une marque de vêtements c’est d’abord un fabuleux outil de représentation des symboles féminins et masculins. Le vêtement questionne et redéfinie sans cesse les identités sociales et sexuelles des unes et des autres, donnant ainsi à chacun l’opportunité d’étayer sa propre intuition en s’appropriant le propos de telle ou telle marque.

Que les marques veuillent mettre en scène un couple uni n’est pas neuf, ce qui l’est c’est que leurs visions font la part belle à une ressemblance qui tend à gommer le distinguo originel.

Quelle tranquillité, serait-on bien en droit de penser, lorsqu’il est permis d’oublier un peu la lutte rangée homme femme ! Quel repos lorsqu’il est donné de constater dans le brouhaha des revendications d’égalité homme femme, un espoir qu’un jour la mode ne jette plus son huile sur le feu de cette division (« diviser pour mieux régner ») et propose une vision réconciliée.

La mode n’est pas seulement la recherche d’un beau vêtement, c’est littéralement la peau que revêt notre hic et nunc (ici et maintenant) : par le truchement des idées ambiantes, elle se place en indice visuel fort de l’état du monde à un moment donné. Ainsi, à ceux pour qui la mode n’est que le vecteur de valeurs superficielles qui ne concernent que l’apparence on peut d’abord répondre qu’elle est aussi capable d’étayer des valeurs aussi fondamentales que l’union et la paix.

Lorsqu’on a dit cela, on a pas encore assez évoqué en quoi les créateurs de mode révèlent à leur façon une caractéristique toute particulière de ce début de vingt-et-unième siècle.

Ce mimétisme des êtres que l’on retrouve comme on l’a vu dans beaucoup d’images de mode, se fait l’écho d’une nouvelle transformation patente dans le monde contemporain. Avec l’avènement d’internet, le jeu de la dualité et de la confusion des sexes a en effet pris un nouveau tournant. En donnant à l’utilisateur la possibilité de revêtir un nombre d’identités (de profils), seulement limité par ses propres forces psychologiques et son temps disponible, internet a propulsé le phénomène à un niveau supérieur. La dématérialisation des corps que suppose le cyber-monde a définitivement montré s’il le fallait encore, que les genres sexuels ne sont pas seulement déterminés par la naissance mais aussi et surtout par les pratiques sociales.

Le corps aboli, chacun peut virtuellement être du sexe opposé et se prêter au jeu d’une discussion ou il empruntera une identité qui lui était inaccessible jusqu’ici. Si cette expérience est toute virtuelle, elle n’en est pas moins l’expérience d’une altérité qui peut donner accès à une connaissance plus intime de l’être du sexe que l’on ne s’est pas vu attribuer à la naissance. La pratique est courante sur internet. Même si elle présente souvent des aspects pervers, elle peut être saine,  dans la mesure où elle mène à un rapprochement des deux sexes par la connaissance qu’elle procure.

Ce rapprochement est l’une des facettes d’un phénomène plus général, celui du rapprochement de tous les êtres par delà les limites du monde physique. Le village planétaire de Marshall McLuhan est un village peuplé d’êtres qui à force de s’assembler, tendent à beaucoup se ressembler et cela, les créateurs de mode l’ont bien senti et le restituent à leur façon. Nous avions d’ailleurs abordé le thème dans notre cahier de tendance EXIT en 2009 (articles : Homme, Femme, pourquoi choisir ? et Un vestiaire pour deux.).

Mais que penser d’un monde où les différences individuelles et sexuelles  n’existeraient plus ? L’Être humain n’est-il pas essentiellement caractérisé par cette dualité, des sexes, mais aussi des individus et des peuples ? L’altérité ne fonde-t-elle pas la base d’un échange dont le résultat soutient et oxygène la marche du progrès ?

Jean-Hugues ANDRÉ

www.chasseursdinfluences.com

 

 

2 commentaires pour “Quand la mode voit double”

  1. bel article qui invite à la réflexion et au débat

  2. Merci pour cet article fort intéressant

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